« Y a pas de racisme ici » : la commandante du CRA confrontée aux retenus du Mesnil-Amelot

En octobre dernier, plusieurs dizaines de retenus du CRA 2 du Mesnil-Amelot ont collectivement signé un rapport, rédigé par l’un de leurs co-retenus. Dans ce texte, ils dénonçaient leurs conditions de rétention détestables, le racisme du personnel médical et les violences policières quotidiennes. Après l’avoir transmis à la direction du centre de rétention, M., l’auteur du rapport, a été convoqué par la commandante, qui a rejeté en bloc toutes les accusations des retenus.

Nous publions aujourd’hui ce document (après avoir attendu la libération de M. pour éviter tout risque de représailles à son encontre), accompagné du témoignage de M., qui détaille les faits rapportés dans le rapport, nous raconte son entretien – hallucinant – avec la commandante du CRA, et évoque les suites de cette affaire.

Nous publierons prochainement le témoignage complet de M.


Les jours précédant le rapport

Les conditions de rétention

Ici, ils nous traitent pas comme des humains, mais comme des animaux. Y a pas d’oreiller, y a pas de chauffage, y a une seule couverture. Et ça sent la pisse partout. Ils viennent tous les jours nettoyer mais ça sent toujours la même odeur. Le plus urgent ici c’est l’odeur. Quand on tire la chasse d’eau ça marche pas bien. Les toilettes ça pue, un truc de ouf. Tu rentres dans le salon, la salle pour regarder la télévision, ça pue. Moi j’aime bien regarder télévision le matin, mais on rentre ça sent la pisse.

L’eau elle est sale, ça pue. On dirait y a des rats morts dans le réservoir. Par exemple moi j’ai la peau fragile et ma peau elle s’enlève tout seule dans mon nez. L’eau de la douche c’est soit trop froid ou trop chaud, ça brûle. Quand on prend la douche c’est comme un bain, mais un bain de pied, il reste 4 ou 5 cm d’eau, elle descend pas et il en reste toujours sur nos pieds. Quand tu sors, ça salit la cellule et on a pas de serpillière.

Ils disent ils nettoient, mais la saleté elle reste. L’évier c’est plein, ça commence à couler partout. On demande des coupe-ongle, y en a pas. Même pour couper les cheveux il faut attendre. Pour couper ma barbe j’ai patienté 20 jours. A chaque fois ils te disent « le temps il est passé ». Y a trois tondeuses, ils nous donnent même pas les trois. C’est vraiment de la merde, vraiment dégueulasse. C’est une punition.

On dirait si tu restes ici, tu vas attraper des maladies. Et si on attrape des maladies ils vont pas nous soigner. C’est grave. Normalement c’est un truc principal de la vie. Quelque chose de propre.

Et ils nous donnent plus de téléphones. Ils disent y en pas et c’est pas vrai, y en a plein. Quand des retenus s’en vont ils récupèrent les téléphones et ils les redonnent pas. Même si on enlève les caméras de nos téléphones ils veulent plus qu’on les garde.

On a pas le droit d’avoir d’enceinte pour la musique alors qu’ils en ont dans l’autre CRA.  Là-bas, les gens ils peuvent venir en visite avec une carte navigo ou le papier de l’aide médicale, mais ici ils laissent pas rentrer avec ça. Ça fait une semaine ça a changé, avant c’était pas comme ça. Maintenant ils disent non.

Même la bouffe. Normalement on a le droit d’en ramener, mais ils nous disent de la jeter. Ils nous laissent plus rien ramener dans les bâtiments. On dirait ils nous ramènent ici pour nous rendre mal.

Le personnel médical

Un jour il faisait chaud et moi j’avais froid et je transpirais. Et je voyais un peu noir, j’avais mal au ventre, j’ai souffert toute la nuit. Je sais pas si c’est l’angoisse ou les médicaments. Et j’avais un ganglion qui est sorti dans le cou, c’était gonflé, ça me faisait mal. Ça faisait trois jours que j’avais mal au ventre, que je sentais que ça allait éclater.

Mais ils voulaient pas m’envoyer aux urgences. Alors j’ai pris le téléphone de quelqu’un, j’ai commencé à appeler le 18. Ça sonnait. Un flic il m’a vu, il m’a dit « t’appelle qui ? ». J’ai dit « j’appelle les pompiers ». Il a dit « c’est bon coupe, coupe, tu vas voir l’infirmière ».

L’infirmière me met un appareil sur le bras et le doigt et elle fait le test pour le diabète. Elle me dit « vous avez rien, la machine elle parle ». Moi je dis : « La machine elle parle pas. J’ai pas dormi, vous voyez ma couleur elle est verte. Comment ça vous dites la machine elle dit rien et moi je souffre toute la nuit ? » Je dis « moi je vais rien gagner, je vais pas être libre, vous allez pas me libérer parce que j’ai mal, je veux juste des médicaments qui calment les douleurs ».

Elle a dit « non je peux pas vous donner de médicaments ». J’ai dis « s’il m’arrive quelque chose c’est vous qui êtes responsable ». Elle dit « je donne du doliprane ». Mais ça guérit juste une heure, après ça me fait mal. Ils sont chiants, et c’est juste ils ont vu que je parle bien français, mais les autres qui parlent pas français ils les font plus galérer.

J’ai jamais eu mal comme ça depuis mon opération de l’appendicite, ça fait 10 ans. A part ça, j’ai jamais eu mal comme ça, sauf quand j’ai une crise d’angoisse. Le jour où s’est arrivé, j’avais vu quelqu’un, c’était son premier vol et ils ont forcé, ils l’ont mis par terre, et moi ça m’a stressé. Je crois c’est à cause de ça. Ça m’attrapait le ventre, je pouvait même pas parler.

Mais elle, l’infirmière, elle s’en foutait. On dirait le centre de rétention c’est son père qui lui a laissé en héritage. On dirait on leur rajoute du travail, ils regardent mal. Et c’est elle qui a pas voulu me donner de certificat. Y a qu’aux urgences qu’on m’a donné un certificat pour déposer plainte, sinon les autres ils veulent pas, ils m’ignorent. Pendant 15 jours on voulait pas me donner de certificat dans le centre. Ils voulaient pas remplir le papier, l’infirmière elle disait « je m’en fous de la feuille ».

Les violences policières

La police elle provoque. Si un policier t’insulte et tu rends l’insulte après il appelle ses collègues, il te frappe, il te met par terre et ils ont le droit parce qu’ils sont protégés par la directrice. Nous on est pas protégés.

L’autre jour je demandais des claquettes. Quand je fais la prière, que je fais mes ablutions avec les baskets, ça met de l’eau partout et ça pue, parce que ça mouille la basket. Je suis parti à la fouille demander des claquettes. On me dit parle avec la police en civil. Quand je parle avec le civil il se fout de ma gueule, il me dit parle avec la police en combat [en uniforme]. Et il a rigolé, comme s’il se foutait de moi.

Il y a eu plusieurs gars qui se sont fait voler leurs téléphones. On a dit aux flics « comment ça vous savez pas qui c’est ? ». Après il y a quelqu’un, il est gradé, il dit « vous inquiétez pas on va vous faire chier, on va vous fouiller tous les jours, les matelas, les couilles, tout. » Et ils l’ont fait hier, ils ont fouillé tout le bâtiment et ils ont envoyé quelqu’un en isolement.

Le lendemain ils ont fouillé tout, ils nous prennent dans la salle de télévision parce qu’il y a pas de caméras. Ils nous fouillent et ils me disent « enlève l’écharpe de ton épaule ». Mais ils ont rien trouvé. Pour la fouille, j’avais envoyé ma deuxième veste : j’ai deux vestes parce qu’il pleut. Et quand je sors, j’ai oublié ma veste. Je leur dit « je vais revenir prendre ma veste », et la policière elle me dit non et elle me pousse. Après ils se sont mis contre quelqu’un, ils l’ont menotté et ils l’ont mis en isolement.

Un gars il savait qu’il avait le vol. Ils le laissent jusqu’à midi, il part pour aller manger, et se mettent 8 contre lui. Je dis « ça se fait pas, il  a même pas la taille et vous vous mettez 8 contre lui ». Ils disent « on veux juste vérifier s’il a un couteau ». Après on les a vu prendre ses affaires. Ils l’ont emmené pour le vol. C’était le premier vol et c’était en forcé. Normalement le premier vol tu peux refuser, c’est pas en force. La Cimade elle m’a dit ça. Le gars ils l’ont mis par terre dès le premier vol.

Y a un mec dans le bâtiment 12, il est un peu âgé, ils le réveillent et il part dans le batiment 11 pour dormir une demi-heure, le temps qu’ils nettoient. Après il revient dans son bâtiment, le 12, et il a trouvé un cadenas, c’était fermé. Il a dit « pourquoi vous fermez, je suis faible j’ai envie de dormir, laissez moi me reposer un peu ». Y avait un flic en civil, il  a dit « si tu veux dormir, dors la nuit ». Ils ont dit : « Pourquoi tu fais le malin ? » Il a répondu, ils l’ont direct menotté, ils lui ont mis la tête par terre, genou sur la tête, y avait du sang dans sa bouche et ils l’ont emmené en isolement. Pour rien. Il a pas porté plainte, il avait peur d’eux.

Les luttes des retenu.e.s

On a fait une grève de la faim, tellement on en avait marre qu’ils tapent tout le temps les gens, qu’ils prennent en force pour le premier vol. Ils font comme ils veulent. On a un peu détruit l’autre grillage, on a voulu rentrer dans l’autre cour, tellement on voyait le mec qui saignait par terre avec les menottes.

Dans le bâtiment 11, une personne a tenté de se suicider. Il est monté sur le toit du bâtiment. Du coup ils nous ont enfermés à 18h. Ils ont appelés les pompiers, les pompiers sont venus puis repartis, et le mec il est resté jusqu’à 3h du matin.

Quand on nous a enfermé, on a demandé notre bouffe et nos cigarettes, parce qu’en fait on a la même cour, le bâtiment 9 et 10, mais les personnes étaient mélangées et y avait la bouffe et les cigarettes dans l’autre bâtiment, de l’autre côté. On a demandé et ils ont dit on s’en fout. On a dit : « Vous êtes sûr que vous vous en foutez ? On va pas fumer, ni manger, ni rien ? » Ils ont dit on s’en fout. Après y en a qui ont déglingué un peu le grillage. Ils ont envoyé les renforts et ils ont gazé.

Et après vers 2h, ils ont fait juste des travaux vite fait pour le grillage et le lendemain ils ont fini les travaux, mais ça fait trois jours que tous les matins, dès qu’on sort pour le ptit déj à 7h, ils ferment la porte jusqu’à midi, ils nous laissent dehors et ils nous laissent pas dormir. Même hier il pleuvait, avant-hier il pleuvait, mais ils nous laissent dehors dans le froid. Il y a que le bâtiment 9 qu’ils laissent fermé jusqu’à midi. Tous les autres sont ouverts. Ils disent c’est les travaux pour le grillage, mais il y a ni travaux ni rien : ils l’ont réparé. C’est juste à cause de la grille qu’on a pété, c’est juste pour ça.

Moi je crois, ils jouent sur notre moral pour que les gens ils pètent les plombs, et après ils disent c’est eux qui cherchent les problèmes et après on les autorise à taper les gens.

La confrontation avec la commandante

Ils m’ont appelé ce matin, pour aller voir la directrice. Ils m’ont fait attendre une heure, j’ai pas pu voir psychiatre, médecin. Je savais pas pourquoi j’attendais, si c’était un vol ou quoi.

Pour les toilettes elle m’a dit « c’est vous qui devez savoir faire pipi au milieu ». J’ai dit « le problème c’est pas ça, c’est que je crois ils mettent pas le produit pour nettoyer ». Elle dit « d’accord pour le nettoyage, d’accord on va faire des serpillières ». Je lui demande pour les produits de nettoyage, elle me dit « on a pas le droit d’en donner ». Pour la douche elle me dit « le réglage c’est dur ». Comment ça c’est dur ? C’est pas dur, ils peuvent payer un plombier.

Et quand elle a tourné la page où ça parlait du service médical, de violences policières et de racisme, j’ai vu que son visage il a changé. Elle m’a dit « ici il faut pas mentir ». J’ai dit « j’ai pas menti ».

Elle me dit : « Elle est où la maltraitance ? »

J’ai dit « y a pas d’oreiller, les couvertures elles sont fines, et la plupart ici ils ont des douleurs, ils demandent des médicaments et on leur donne pas ». Elle m’a dit « pour le médecin c’est pas nous ».

Et je dis : « En ce moment je mange pas suffisamment. Depuis que je suis rentré j’ai perdu 14 kilos ». Elle me dit « si si, vous mangez suffisamment, le médecin le dit, la nourriture elle donne de l’énergie ». Mais déjà je suis faible, si je fais du sport je meurs. C’est pas normal.

Elle me dit « pour la viande, y aura pas halal ». Mais y a 300 personnes, la plupart c’est des musulmans. Elle me dit « non, y en a qui mangent pas halal, par exemple moi je mange pas halal ». Et je dis : « Vous vous êtes pas avec nous, je parle de ceux qui sont enfermés. Vous vous pouvez acheter ce que vous voulez, nous on est obligé de manger cette bouffe. Nous soit on mange, soit on crève ». Ça c’est pas son problème, c’est le problème des prisonniers. Elle dit « moi j’aime pas la bouffe halal ». Ça veut dire quoi, toi t’aimes pas les musulmans ? Ça c’est ton avis. C’est pas tous les français qui détestent les musulmans. Elle me dit « ceux qui ramène la bouffe c’est de la bouffe christianiste, c’est pas de la bouffe halal ». Elle m’a dit « ici on pratique pas la religion ».

Elle me dit : « C’est où le racisme ici ? »

Je dis : « Parfois les policiers je les vois, je dis bonjour et y en a ils répondent même pas boujour. Ils nous regardent comme si on était sales ». Elle me dit « ça c’est pas du racisme » . Et quand je lui ai dit « ici ils ont tapé quelqu’un », elle me dit « pourquoi tu t’occupes pas de toi ? ». Comme ça elle m’a dit. « Pourquoi tu te mêles des problèmes des gens ? » Il parle pas français, moi je parle français, je peux traduire, je suis obligé de dire ce qu’il pense. Moi je peux pas voir des gens qui galèrent et rien faire. Ça se fait pas, ils sont comme moi, on est dans la même merde.

Elle me dit « la police elle vous a fait quelque chose ? » Je dis « oui, ils m’ont mis la gazeuse devant le visage ». Elle me dit « ils vous ont gazé ? ». Je dis non. Elle m’a dit « donc c’est bon ». Je lui dis « non, ça c’est une menace ». Je lui dit : « Si moi je prends un couteau et je le montre à un policier, je prends un jugement, outrage à un policier, cinq ans de prison. Pourquoi la police elle paie pas ? » Ils croient qu’on a peur. Et en fait c’est ça qui nous rend plus fous.

Elle me dit, « vous avez cassé le grillage c’est pas marrant ». Je lui dis : « Aussi c’est pas marrant de nous enfermer sans nos affaires. On a parlé avec les policiers ils ont dit « on s’en fout ». Est-ce que quand vous, vous êtes en manque ou vous avez faim, vous demandez un truc et quelqu’un il vous dit « je m’en fous », ça c’est bien ? » Elle me dit « c’est pas une insulte, mais normalement ils disent pas ça ». Je lui ai dit « bah voilà ». Mais elle me dit « y a pas de racisme ici ». Elle veut protéger ses collègues. C’est tout. Ils sont tous dans la marmite. C’est comme nous, on veut pas se laisser faire. Eux aussi ils cachent des trucs derrière eux.

Et elle était énervée. Elle me dit : « C’est pas tous les jours que vous allez faire un rapport. Pourquoi les autres ils parlent pas, pourquoi il y a que toi qui écrit ? » Je dis « parce qu’ils savent pas parler le français ». Elle me dit « t’es politicien toi ou quoi ? » J’ai dit « je suis pas politicien, juste je réclame mes droits ». Et elle a rigolé. Elle me dit : « De toute façon vous êtes là juste pour attendre votre passeport et partir dans votre pays. » Et ça c’est raciste.

A la fin elle a dit « le ménage, d’accord, mais des violences policières y en a pas ». Et elle a marqué juste « serpillière, WC, … ». Et elle m’a dit l’écriture c’est pas mal, sauf qu’il y a des fautes. Elle voulait juste me parler de ça pour me rabaisser. De toute façon pour être directrice et arriver à travailler dans le centre, il faut pas être bien.

Les jours suivant l’entretien

Un policier m’a dit : « C’est pas gentil que vous avez fait un rapport contre la police et que vous parlez de racisme ». Il a pas voulu me donner de dentifrice, gel douche, shampoing, mouchoirs, crème de rasage. Il m’a dit « y en a pas ». Je sors, j’appelle mon pote, je lui dis « vient, je veux savoir la vérité ». Il rentre et on lui donne. Je rentre derrière lui et je dis « ça se fait pas que vous donnez aux autres et pas à moi ». Il me dit « tu vas pas me montrer mon travail ». Je lui dis « déjà vous me tutoyez pas ». Il me dit «  je dis comme je veux et je donne à qui je veux ». Il croit ici c’est la société de son père. Et il me dit « si tu veux me montrer mon travail, va étudier dans l’école de police ».

Lui il avait pris la feuille du rapport pour la montrer à un autre policier. Maintenant il dit à tous ses collègues que c’est moi qui a fait le rapport. Les autres ils me disent « fais attention, c’est toi qui a écrit, ça va tomber sur toi ». Même la Cimade on dirait ils ont peur de la police. Quand ils m’ont donné la feuille pour la plainte, ils m’ont dit « dis à personne que tu vas faire un certificat pour porter plainte contre la police ».

Tout ça c’est des menaces, je vais faire un autre rapport. Ils veulent juste m’afficher, ils veulent juste salir mon image. Comme ils font à la télévision pour salir les musulmans, ils salissent les gens. Mais c’est eux qui sont racistes. Si t’aimes pas ce travail-là, change de travail, trouve un autre métier. Ils l’aiment pas, je crois, leur travail. Et c’est à cause de nous qu’ils ont de l’argent, la police, les gendarmes, l’armée... C’est le peuple qui paie. Je crois qu’on est con. C’est le peuple qui paie et c’est contre le peuple. Et ils disent « liberté, égalité, fraternité », moi je vois pas ça, je vois tout à l’envers. Y a pas de « liberté », c’est « enfermé, prisonnier ».